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mardi 19 janvier 2010

En France on dé-cons-struit

De temps en temps la France me tape sur le système. Même la France queer.

J'ai fais un constat assez vite en arrivant en Suède. En France, pour mes amiEs et mes ennemiEs, queer ça signifie androgyne. C'est une identité de genre qui mélange masculin et féminin ou bien qui va au-delà. D'ailleurs ça vient de la super théorie de Judith Butler qu'on a pas lu et qui s'appelle Trouble dans le Genre. Bon en gros la théorie c'est que le genre ben c'est pas naturel, c'est performatif. Le genre ça existe pas vraiment, ça se fait. Surtout, à coup de colle à poil et de rouge à lèvres, mesdames et messieurs, le genre ça se dé-cons-struit. si,si.

Bon. Mon but n'est pas de tourner en ridicule cette vision. Elle fait partie de la façon dont j'ai découvert, vécu et envisage encore le mot queer. Parce que le rouge à lèvres et la colle à poil c'était extrêmement subversif dans la communauté lesbienne dont je viens. Parce que le jour où on s'est mis à faire du sexe et de la politique plutôt qu'à se taper dessus pour des histoires d'ex ma vie a vraiment changé. Parce que le genre est une donnée politique extrêmement importante, particulièrement dans le combat LGBT et que pour une raison mystérieuse elle en était systématiquement éjectée (pas de féminisme, pas de trans, pas de sex-work, pas de réflexion pour ceux/lles qui se font agresser dans la rue justement à cause de leur expression de genre). Parce que tout d'un coup c'était enfin valorisé d'être quelqu'unE de "politique" et militant. Parce que je l'ai pas lu en entier le livre de Butler mais de ce que j'en ai lu il a le mérite de pousser en avant le concept d'expression de genre et de promouvoir la subversion identitaire comme méthode politique (duh!) et qu'il en a sûrement d'autres. Parce qu'avant les soirées c'était nul surtout si t'avais pas d'amiEs et que là tout d'un coup pour une autre raison mystérieuse c'était super facile de s'en faire. Parce que tes copines avant n'aurait jamais compris ce que tu trouves à cette fille trop butch ou cette nana trop fem ou comment tu peux sortir avec un mec trans ou une fille trans. Et parce que oui c'est vraiment intéressant et subversif par rapport à la pensée dominante d'examiner tous les aspects du genre qui sont socialement construits (mais ils le sont pas tous). OUI le queer ça existe vraiment à Paris. Oui, il s'est passé un truc qui a libéré plein de gens. Et qui les a amené à se rencontrer.

Le problème c'est que dans le discours politique, queer ça va pas très loin à Paris. Si je suis insatisfaite c'est parce que le débat se situe constamment sur les sujets de genre et comme le féminisme n'a pas la côte en France, on surfe sur les problématiques trans. Voilà mais pour moi queer ça veut pas dire trans (quelque soit la définition que vous donnez à ce terme). Et parfois j'ai un peu l'impression d'être la seule.

Pour moi queer ça veut dire : qui ne rentre pas dans la norme hétérosexuelle. Cette norme hétérosexuelle je l'appelle l'hétéronorme et parce que tout le monde la reproduit un peu tous les jours (même nous), je parle d'hétéronormativité.

L'hétéronormativité c'est un ensemble de normes sur la sexualité, le genre et les comportements sociaux qui y sont associés.

Si vous êtes conscients de ne pas rentrer dans cette norme, et qu'en plus vous y résistez ostensiblement, avec fierté et enfin que vous travaillez activement à l'abattre, vous êtes queer.
Si vous ne voulez pas être normal, si vous ne voulez pas rentrer dans le rang, si vous ne voulez pas être toléré et en plus avoir à dire merci, vous êtes queer.
Si vous ça vous va de vivre dans les marges, que vous trouvez qu'on s'y amuse plus de toutes façon, vous êtes queer.


Et cela est vrai quelque soit votre orientation sexuelle, identité de genre, expression de genre, et le nombre de piercings et tatouages que vous avez.

Vous êtes queer si vous êtes déviantEs. Vous pouvez dévier sur un ou deux trucs. Exemple vous avez été assigné homme à la naissance et vous vous considérez comme un homme avec une expression de genre masculine, mais bon vous êtes homo. Ou travailleur du sexe. Bon et y a ceux/celles qui cumulent un peu plus, comme moi. Mais ça nous rend pas "mieux" que les autres hein. et au final pour notre combat qu'est-ce que ça change? Plus il y a de gens qui prennent conscience de cette norme et de son caractère oppressif plus il y aura de gens pour l'abattre (ça tombe bien y a du boulot).

Je ne sais pas pourquoi à Paris on ne parle jamais de normes.

C'est un autre mystère. Pourquoi le queer a explosé sur la base d'un bouquin qui a mis 20 ans avant d'être disponible en France et qui au final est assez théorique plutôt que sur l'idée toute simple qu'il y a une norme hétérosexuelle et qu'on sera libre et heureux si on l'abat plutôt que de s'efforcer à être normal?

samedi 16 janvier 2010

Classe!

Comme beaucoup ici je pense, je fait partie d'une quantité de mailing-listes que j'essaye vainement de réduire au minimum. L'une d'entre elles est intitulée LGBTQ Youth World List. Il s'agit d'une mailing list de militants LGBTQ jeunesse de partout dans le monde. Il ne s'y passait pas grand chose quand j'y ai adhéré. Surtout des "qui a un contact au Pérou?" et "vous n'avez plus que trois jours pour déposer votre demande de subvention ici". Puis alors que les échanges étaient tous en anglais, tout le monde s'est mis à échanger en espagnol. Ne parlant pas l'espagnol, je m'était un peu éloignée.

Hier soir j'ai pourtant été surprise qu'un vrai débat s'amorce:

Une personne a lu cet article en anglais sur la libération queer et la lutte des classes et l'a trouvé intéressant. Elle est curieuse de savoir qui des autres membres de la mailing-liste incluent une analyse de classe dans leur travail. Où se situe le capitalisme dans notre militantisme? Est-ce que nous pensons que c'est nécessaire pour la libération de touTEs? Et Qu'est-ce que radical signifie?

Honnêtement je ne pense pas être la personne experte pour répondre à ces interrogations sur le capitalisme et la lutte des classes.
J'ai mon histoire personnelle avec le mot classe. C'est l'été dernier que pendant un atelier sur le concept de classe, j'ai vu ce mot sous un jour nouveau. Je le comprenait enfin comme un concept pour illuminer mon analyse des oppressions plutôt qu'un pivot de blabla sur le déterminisme social. La classe est un concept complexe et pas forcément enfermant. Comme le genre, la classe peut être à mon sens une narration qui apporte quelque chose à la compréhension de nos choix, de nos possibilités et des oppressions que nous subissons. Pendant l'atelier il nous a été demandé de nous concentrer sur un souvenir de notre enfance qui pour nous symbolisait la marque de la classe dans laquelle nous étions néEs. Je pense que c'est un exercice très intéressant à faire, il s'agissait de prendre quelques minutes pour y réfléchir et ensuite partager avec sa/on voisinE.
Je pense qu'on reconnaît surtout sa classe en comparant avec les autres, quand on est confrontéEs à la différence. Quand on est enfant on peut le comprendre très jeune. Mes parents (un couple hétérosexuel) se sont séparés alors que j'étais encore un bébé et j'ai grandi en voyageant d'une classe à une autre, donc c'était très facile pour moi. Et oui parce que la classe, c'est comme le genre c'est plus fluide qu'on ne veut bien le croire. Les divorces par exemple peuvent avoir pour effet de faire grandir les enfants entre deux classes. Ou bien certaines situations de la vie peuvent totalement vous faire changer de classe.
J'ai donc commencé par là, m'interroger sur les conséquences et les ramifications de ma classe sur ma vie. Ce qui m'a enfin permis de ne plus avoir honte du fait que j'ai été élevée dans une classe supérieure avec une culture sociale aristocratique. Oui, je sais, c'est du lourd. Bien sûr il me font toujours honte et d'ailleurs je les évite au possible. Mais je n'ai plus honte de faire mon coming out de classe. Parce que je pense que ce qui est honteux c'est de nier le fait que la classe d'où on vient a une influence sur les privilèges / oppressions qui affectent nos vies et celles des autres. Dans mon cas ce qui serait honteux c'est de ne pas reconnaître mes privilèges, de ne pas les analyser, de ne pas être sans arrêts conscientE dans mes choix de vies ou interactions avec les gens ou projets que j'entreprends que ça a une influence.
Ensuite je me suis vite enthousiasméE à incorporer ce nouveau concept dans ma grille d'analyse des oppressions afin d'un peu mieux comprendre le monde et comment le rendre meilleur. J'aborhe la notion "d'oppressions multiples". Ce truc est complètement idiot. Comme si les gens étaient bien rangés dans leur compartiments d'handicapés, de gouines, de femmes, de noirs etc. Je lui préfère le concept d'intersectionnalité. Oui parce que les oppressions intersectent en certains points, de manière générale, ou de manière contextuelle. Exemple de manière générale: l'âge convenable pour avoir des relations sexuelles pour les filles est moins élevé dans les classes populaires (zut comment on dit "working class" en français? populaire ça me paraît pas dire ce qu'il faut). D'ailleurs quand j'ai déménagé à l'âge de 12 ans chez mon père dans sa classe supérieure, et bien au collège parmi mes "semblables" j'étais bien la seule a avoir dejà eu une expérience sexuelle. Autre exemple: quand vous êtes handicapéE les gens considèrent que vous n'avez pas de vie sexuelle, encore moins une orientation sexuelle. Exemple contextuel: un jour quand j'attendais le bus de nuit avec des amiEs, un type m'a pris ma casquette, je suppose pour me provoquer. J'ai compris qu'il m'avait pris pour un mec quand j'ai ouvert la bouche. Là tout d'un coup, partant du nouveau présupposé que je suis une fille, il m'a rendu ma casquette. Nous devons être conscientEs que les oppressions ne partent pas toujours de nos identités, mais de ce que les autres croient voir. En matière de classe les apparences sont très trompeuses aussi parce que bien qu'une très petite partie de la société développe une culture de classe supérieure, une énorme partie de la société passe son temps à essayer d'imiter cette culture, à avoir l'air d'être de la classe supérieure.

Voilà pour ce que je voulais dire sur la classe. Pour le capitalisme je n'arrive pas encore à bien formuler ma pensée alors je laisse germer. Peut-être que cela peut en intéresser certainEs, il y aura une conférence sur le capitalisme et la libération queer à Berlin cet été, je ne fais que passer l'info, je ne suis pas sûre d'y participer.

Alors comment, si on s'intéresse un peu et qu'on est curieux, intégrer ces problématiques dans l'activisme LGBTQ jeunesse?
Bon aller à ce genre de conférence ou ateliers, pour s'éduquer, discuter, se faire son opinion.
Mais aussi soumettre ces thèmes à la discussion dans votre groupe ou votre asso. Une discussion honnête et curieuse ne fait pas de mal et peut-être qu'il en ressortira quelque chose.
Deuxio, regarder autour de soi dans son groupe ou son asso. Qui est là? des gens de toutes couleurs (je voudrais pointer au passage le fait que Blanc est une couleur), de tous les genres et expressions de genre? de toutes les orientations sexuelles (hétéro c'est une orientation sexuelle aussi hein)? toutes les dispositions? Essayez pleins de catégories d'oppressions et structures de pouvoir et remettez en question votre asso. Qui détient le pouvoir? qui n'est même pas là? qui ne se sent pas à l'aise? est-ce que le local/bureau de l'asso ou n'importe quel autres point de rendez-vous est accessible aux personnes handicapées? Il se peut que vous passiez pour l'emmerdeurSE de service. Mais c'est comme ça que les changements naissent, des critiques et des remises en question.




Enfin je voulais répondre ici à la dernière question qui je trouve est très intéressante et rarement posée de manière aussi candide: Qu'est-ce que radical signifie?

Même si tu ne fais pas devenir ton groupe soudainement un mouvement queer radical anti-capitaliste, ça vaut quand même le coup de prendre le temps d'évaluer quels sont les principaux objectifs que votre groupe soutient ou se bat pour. Et essayez de vous posez la question "est-ce que ça correspond vraiment aux problèmes quotidiens que des personnes qui fréquentent mon groupe ou mon asso?"
Par exemple l'article décrit comment le mariage et la filiation sont devenus les revendications prioritaires du mouvement LGBT à cause de l'appropriation du mouvement par les préoccupations classe moyenne capitaliste assimiliationiste et donc dominantes de certainEs.
Ca ne va pas vous surprendre d'entendre que le mariage et les enfants ne sont pas les principaux problèmes de la jeunesse queer mais plutôt l'estime de soi, l'éducation, la famille, l'isolation... alors pourquoi ne pas pousser un peu ces sujets en avant? Est-ce que c'est vraiment juste que ces sujets passent après le mariage et les enfants? Ca a un sens pour vous ça? En France 13 fois plus de jeunes homos/bis que d'hétéros se suicident. Qui meurt de ne pas pouvoir se marier légalement? Nos priorités sont à revoir!
En tant que personne transgenre (c'est à dire que j'ai une expression de genre qui ne correspond pas à ce qui est attendu de moi par les normes sociales selon le sexe qui m'a été assigné à la naissance), mon souci de tous les jours c'est comment je peut me sentir en sûreté dans les rues que j'ai envie ou besoin de traverser? Comment je peux arrêter tous ces gens qui me parlent comme si j'étais le problème et que je devrais leur dire merci pour être à peu près toléréE? Comment je peux arrêter de voir mon existence constamment débattue dans les médias comme si c'était une histoire de "style de vie" ou de choix alors que jamais on ne fait de débat si oui ou non les hétéros sont des gens bien, qui peuvent se marier ou pas, qui méritent de vivre ou pas??? Ce à quoi je fait face tous les jours c'est l'oppression.
Aujourd'hui je vis en Suède où les couples de même sexe ont le droit de se marier et d'avoir des enfants légalement. Je suis ravie pour eux/elles. Et sans ausun doute cela affecte toutes les luttes LGBTQ et quelque part ça a une influence positive sur chacun d'entre nous. Mais si vous pensez que la Suède s'est débarasséE des oppressions par cela, vous faîtes fausse route. C'est toujours une culture raciste, sexiste, classiste ... et c'est toujours homophobe et transphobe.

Ne laissez pas des hommes gays plus âgés vous dire ce qui est le plus important. Vous savez très bien ce qui est le plus important pour vous quand vous prenez le temps de vous regrouper et de parler de vos vies et de vos problèmes, ils ne vous laisserons pas parler si vous ne voulez pas jouer leur jeu (ils vous dirons que vous êtes trop jeunes pour comprendreou pour avoir une opinion, ils vous ridiculiserons peut être). Mais n'abandonnez pas. Le militantisme c'est de la survie. Se lever et rendre la survie et l'expression de TOUTE la jeunesse possible en dehors des normes hétéropatriarcales, voilà qui est déjà bien radical pour moi.

samedi 2 janvier 2010

Genderqueer ou les légendes urbaines de ma jeunesse.

Je me souviens d'une époque où les personnes trans et genderqueer ne peuplaient pas ma vie avec autant de diversité. Je me souviens d'une époque où j'étais le/a plus informéE de toutE, où je divaguait sur la théorie queer sans que personne ne m'écoute ou ne me comprennent.

A cette époque elles, ils et iels m'encerclaient mais en silence, à distance. Ce sont les légendes urbaines de ma jeunesse.

Quand j'avais 19 ans, je suis entrée, à force de creuser, dans le "milieu" gouine parisien. "Milieu " parce que tout le monde avait peur d'appeler ça une "communauté", trop politique, trop impliquant aussi. Mais c'était bien ça, avec ses codes de reconnaissances, sa culture, ses ouvertures, ses libertés, ses subversions, ses normes aussi.

Je fumais devant le Troisième lieu et j'observais une fille de loin. Ma copine m'avait dit qu'elle savait (par une ex qui était une de ses exs bien sûr) qu'elle voulait "se faire opérer des seins". Je n'avais jamais parlé à cette personne, je ne connaissais pas son nom mais je l'observais vivre quand on se retrouvait dans le même lieu. Je la remarquais où que j'aille et la regarder me plongeait toujours dans une méditation sourde.

Une pote me chuchotait au creu de l'oreille à propos de l'amour de sa vie passée : "Jo, quand je l'ai rencontré, elle allait au Dépôt* et baisait des mecs avec son gode noir dans les backrooms". La fascination agrandissait mes pupilles.

L'ex de ma copine me racontait son premier béguin, une fille qui s'appelait Tatyana et qui prenait de la testostérone pour augmenter ses muscles. Même méditation sourde quand j'y pensais. Et je me posais un milliard de questions sur ces filles que je ne recontrerais sans doute jamais. Pourtant j'en avais envie, je voulais leur poser toutes mes questions ou juste être à leur côtés pour me prouver qu'on existe.

Dans Stone Butch Blues il y a un personnage qui m'a rappelé ces filles là, Rocco.

"A ce moment là, la porte du bar s'ouvrit et tout le monde se tut. Debout dans l'embrasure de la porte, se tenait une montagne de femme. Elle portait une veste en cuir noir non fermée. Son torse était plat et il était clair qu'elle ne portait pas de binder. (...) Rocco. Sa légende l'avait précédée. (...)
Jan m'a dit un jour que Rocco avait été tabassé tellement de fois que personne ne pouvait compter. La dernière fois que la police l'a tabassé elle a frôlé la mort. Jan a entendu dire que Rocco avait pris des hormones et avait subit une opération des seins. Maintenant elle travaillait en tant qu'homme dans une équipe de construction. Jan a dit que Rocco n'était pas la seule butch à avoir fait cela. C'était comme un conte fantastique. Je ne le croyais qu'à moitié mais ça me hantait."

Le personnage principal du livre de Leslie Feinberg, Jess, passe sa transition puis sa vie de personne transgenre dans une solitude poignante, rejetéE pas sa fem, évitant les bars lesbiens et dans la peur d'être découvertE dans le monde hétérosexuel. Pendant toutes ces années elle pense à Rocco. Elle voudrait lui parler, elle la voudrait "comme une maison dans laquelle rentrer quand elle n'est pas assez forte". Elle n'a jamais parlé à Rocco, et Rocco ne sait sans doute même pas qui est Jess.

C'était avant. Avant qu'on ai les mots pour parler de nous. Avant qu'on cesse d'en avoir honte. Avant qu'on construise nos communautés d'aujourd'hui.

Genderqueer ça veut dire qui ne rentre pas dans la norme binaire du genre. Ca ne se définit pas en termes d'opérations, d'appareil génital, de chromosomes, d'hormones, de papier d'identités etc...

Genderqueer c'est une expérience, celle de la subversion.

... et du prix qu'on paye pour celle-ci, choisie ou pas, du prix qu'on paye pour tenter de nous exprimer et d'être nous-mêmes.

Parfois j'ai l'impression qu'être genderqueer c'est toujours être une légende urbaine.

Pour encore beaucoup d'entre nous, c'est encore une expérience qu'on vit en silence et solitaire. De mon expérience, de celles que j'ai lues, de celles que j'ai entendues. Peut être que ce silence vient du fait que nous n'avons pas les mots pour parler de nous, peut-être ne les aurons nous jamais car notre destin est de nous faufiler entre les cases et les grilles de compréhension de ce monde.

Je voudrais que toutes/s les genderqueers sortent de l'ombre et des racontards. Qu'elles, iels et ils ne soient plus des légendes mais des réalités qui parlent de leur vies de leur expérience et de ce pourquoi on veut se battre plutôt que de ce qui nous sépare ou définit.

Et je vais commencer par moi.

Je suis genderqueer. Je ne me définit ni comme une femme, ni comme un homme. Parfois si. Mon genre est complexe et contextuel.

J'ai l'impression que que le problème que je rencontre en tant que genderqueer s'articule autour de mon invisibilité/visibilité.

En quelque sorte je passe pour ce que je suis tous les jours, et d'un autre côté je ne passerais jamais pour ce que je suis tant que notre culture aura une grille de lecture du genre aussi binaire.

Je ne passe pas vraiment pour un homme, ni pour une femme. J'engendre la confusion. En un sens c'est passer pour ce que je suis, un être inintelligible dans une société binaire, c'est bien ce que je suis. Mais personne ne se dit "ah mais oui bien sûr cette personne est genderqueer, que je suis bête". Je ne me fais jamais traiter de "sale genderqueer" dans la rue.

Cette invisibilité me fait souffrir. Elle me réduit au silence. Je me dis que les gens ne peuvent pas comprendre, que c'est juste trop compliqué pour le commun des mortels. Je me dit que j'aimerais bien qu'on me parle avec des pronoms neutres mais que ça n'est pas possible dans toutes les langues, que la plupart des gens ne savent pas que ça existe, que c'est dur de changer sa façon de parler. Dans la communauté trans j'ai peur que tout le monde pense que je ne suis qu'un FTM (Female-To-Male) en début de transition ou sur le point de transitionner. Je n'arrive toujours pas à trouver la réponse à la question de si je fais partie de cette communauté ou pas, SUIS-JE trans ou pas?

De ma visibilité je tire pas mal de souffrance aussi. J'ai souvent peur. Je peux m'amuser à confondre les gens, malgré les représailles. Mais parfois je suis juste terrifiée et je me prends à développer des stratégies pour qu'on me fiche la paix. qui ne le fait pas? Est-ce que ces stratégies contextuelles ne sont pas un peu nous aussi. Je n'aime pas ça pourtant. Je voudrais pouvoir exprimer de la masculinité et de la féminité parce que j'en ai envie, pas parce que c'est la seule solution de survie. Mais on se trouve tous/tes entre ce que l'on veut être et les possibilités qu'on a. Et les choix stratégiques que nous faisons en disent aussi un peu sur nous, mais ils ne disent pas tout.

Parfois ça ne change rien à ma vie non plus. Parfois je me demande si je suis taréE ou si c'est bien la société qui a un problème et pas moi. Jusqu'à ce que j'entende une autre voix similaire à la mienne qui sort de l'ombre.

vendredi 13 mars 2009

2) Changer de point de vue : Qu'est-ce que Queer?

Introduction au mots Queer et Hétéronormativité

Une chose importante à savoir est que " QUEER " est un terme d'une nature très flexible, et que vous aurez autant de réponses différentes que de gens à qui vous demanderez de définir le terme. L'impossibilité à donner une explication fixe est la nature même du terme queer.

Mais pour donner une sorte de vue d'ensemble et d'introduction au terme, nous vous proposons ceci:

Queer renvoie à au moins 3 notions différentes et parallèles:

_ C'est une théorie académique (universitaire), étudiant les normes de la société, au lieu d'étudier les soi-disant déviants.

_ D'un point de vue militant, c'est une résistance aux catégories et identités figées.

_ ET, notez la contradiction, queer est, pour certains, une identité.

Brève Introduction Historique:

Queer est un mot qui a une histoire dans la langue anglaise. Initialement il voulait dire étrange, bizarre, etc et a été utilisé comme une insulte à travers les décennies. "Queer" a aussi été utilisé comme un synonyme de gay, parfois sans le signifiant de l'insulte, la plupart du temps avec, ce qu'on pourrait traduire par tapette, pédale, gouine et autre joyeusetés.

Le mot queer a été revendiqué au début des années 1990, quand Queer Nation commença à répandre des tracts dans New York, (The Queer Nation manifesto) encourageant tous les "queers" à se réapproprier le mot, reprendre le pouvoir sur leur vie, faire entendre leur voix, ne jamais accepter la discrimination, le mépris ou la victimisation. Ils visaient la société dans son ensemble, mais aussi le mouvement gay, avec ses termes limitant comme gay et lesbienne, sans aucune place pour les bis et les trans.

Parallèlement, en 1990, Judith Butler publie Trouble dans le Genre, le féminisme et la subversion de l'identité, ouvrage fondateur de la critique féministe et des théories queer. Cet ouvrage est disponible en français aux éditions La Découverte.

Depuis, queer a été introduit dans de nombreuses langues et est une discipline académique établie dans plusieurs pays.

Qu'est ce qui est différent avec une perspective queer?

Queer change le point de vue, de l'étude des "déviants" à l'étude de la "normalité", des normes en vigueur et pourquoi ces normes contrôlent notre vie. Pour donner un exemple, il n'est pas intéressant d'étudier les "homosexuels", ce qui est intéressant est d'étudier l'hétérosexualité
en tant que règle "naturelle" ou de droit divin. Faire de l'hétérosexualité et par dessus tout de l'hétéronomativité le problème auquel il faut s'atteler, voilà ce qui change avec la perspective queer.


Qu'est ce que ça change dans ta vie?

"We're here, we're queer, get used to it!"

"Nous sommes là, nous sommes queers, faites vous y!"


L'une des conséquence d'étudier de l'hétéronormativité au lieu des homosexuels "déviants" c'est que vous pouvez adopter des stratégies "in your face" (littéralement "dans ta gueule"), c'est à dire des méthodes politiques et postures individuelles (mais non moins politiques) qui choquent et qui montrent que vous n'en avez RIEN A FOUTRE de ce que les gens pensent. Ca veut dire que vous ne vous excusez pas de ne pas être hétérosexuel, et que vous n'essayez pas de vous ajuster ou de vous intégrer dans une perspective hétéronormative, même si on ne cesse de vous le demander. Queer signifie qu'il n'y a rien de déviant dans ce bas monde, ce sont les normes qui
produisent des catégories de personnes "déviantes", qui créent la déviance pas les gens qui désobéissent à ces structures inventées par on ne sait qui.


Faîtes du fait d'en avoir plus rien à foutre d'être trans, homo, bi, effeminé, masculine, moche, grosSE, bizarre, flippantE, impossible à genrer (ou a identifier comme homme ou femme) le premier objectif de votre vie!

Car votre survie, votre bonheur et la révolution en dépendent!

Voilà ce que le queer apporte concrètement à nos vies, une nouvelle force, un bouclier politique pour être nous mêmes, aussi bizarres et hors-normes que nous pouvons l'être et d'en avoir rien
à foutre de ce que les autres pensent.

Essayez, vous verrez. Essayez au moins d'avoir l'air d'en avoir rien à foutre pour commencer. Et ça finira par venir, vous n'en aurez plus rien à foutre pour de vrai. Et vous serez libres. Et vous pourrez donner la force et l'inspiration à d'autres de faire pareil. Et vous pourrez vous battre pour changer ce monde patriarcal, hétéronormatif et coercitif qui vous blesse chaque jour un peu plus et nie votre existence.

jeudi 12 mars 2009

1) Identifier l'ennemi : qu'est ce que l'hétéronormativité?

Qu'est-ce que l' Hétéronormativité?

Un nouvelle théorie? un mot barbare de plus à apprendre? C'est fou ce qu'il faut être intelligent et cultivé pour faire la révolution vous me direz.

L'hétéro-normativité a un nom compliqué parce qu'elle structure la société depuis toujours, et qu'elle paraît donc tellement "naturelle" à tout le monde qu'il n'y avait pas besoin de mot pour la désigner. C'est la "nature", "l'ordre naturel des choses".


Que tu le veuilles ou non l'hétéronormativité fait partie de ta vie sans que tu en sois toujours conscient. Elle sculpte ton corps et tes désirs, elle te dicte tes choix et distille tes angoisses, elle te punit chaque jour de ne pas être "normal".

Penses-y!

_ D’abord tu n'es pas encore de ce monde qu'on veux savoir si tu es un garçon ou une fille.

_ Puis tu grandis en essayant d'être viril ou féminine, c'est ce que tout le monde attend de toi.

_ Enfin on veut décider de qui tu va tomber amoureux et quelle forme cet amour devra prendre!



ET SI TU NE SUIS PAS LES REGLES?

Etre lesbienne, gay, bi, trans dans un monde hétérosexiste, ça veut dire quoi?

_ Ta vie privée sera considérée comme « trop privée » pour être un sujet de conversation pendant que les hétéros pourront parler de leur week-end ou du nouveau job de leur femme/mari.

_ Tu risques de subir des discriminations homo-, bi- ou transphobe.

_ Ta vie ne sera pas représentée dans les médias, à la télé, ou dans les livres.

_ On te prendra parfois pour un malade.

_ Tu ne pourras pas te marier avec la personne que tu aimes.

_ Tu risques de subir menaces et violences.

Ca te rappelle quelque chose?

Ces exemples peuvent te sembler peu de choses isolés mais ils reflètent des structures discriminantes dont l’homophobie se nourrit.

Bon mais revenons au mot Hétéronormativité afin de s'apercevoir qu'il n'est pas si compliqué. Et si on le coupait en deux ça donnerait quoi?" hétéro" et "normativité". Tiens le premier on ne le connaît que trop. Mais c'est quoi la normativité?

Normativité:

Beaucoup de normes sont utiles en société: certaines disent que nous devons êtres polis les uns avec les autres, ou bien faire la queue pour attendre notre tour.
Mais d’autres normes nourrissent les inégalités et t‘empêchent d‘être toi-même, comme celles qui décrètent que tu ne dois tomber amoureux que du « sexe opposé » ou qu’il vaut mieux être chrétien que musulman.

Ces normes sont difficilement visibles. Mais si on apprend à les identifier, on peut aussi les changer!

Apprendre à reconnaître les normes, ce qui est vu comme " normal " ou " anormal " dans notre société, c’est une façon de créer une société plus égalitaire.



Et alors du coup c'est quoi l’hétéronormativité?

L’hétéronormativité suppose que:
  • tout le monde est hétérosexuel,
  • qu’il y a deux sexes « opposés »
  • qui s’attirent et se complètent,
  • et que l’hétérosexualité est la seule façon normale et désirable de vivre sa vie.
L’hétéronormativité suppose aussi:
  • qu’il n’y a que 2 genres, homme et femme,
  • que les hommes sont virils, que les femmes sont féminines.

Or cette idée se transforme en norme, c’est-à-dire une règle qui empêchent beaucoup d’entre nous (homos, bi, trans, hétéros) d’être eux-mêmes.

Certains d’entre nous ne veulent pas suivre ces règles inutiles, d’autres ne le peuvent tout simplement pas.

Quelque soit ton cas, tu es, à mes yeux, révolutionnaire. L'hétéronorme est ton ennemi. Maintenant que tu connais son nom, tu vas l'abattre et tu vas changer le monde.

dimanche 21 décembre 2008

Meeting the Swedes

Mais pourquoi diable à Stockholm?
C'est vrai, je vous aurai balancé que je partais m'installer à Berlin ou à San Francisco, pour n'importe quel membre de notre communauté, rien de plus logique. Mais pour la Suède, un besoin d'explication se fait lourdement sentir.

Alors voici toute l'histoire:

Lorsque j'étais présidente du MAG (Mouvement d'Affirmation des jeunes gais, lesbiennes bis et trans), j'ai reçu une invitation à candidater pour un séminaire intitulé Beyond Norms - On equality in Higher Education, Au-delà des normes, De l'égalité dans l'Enseignement supérieur, organisé par ANSO (association nordique d'étudiants LGBTQ) et financé par le Conseil de l'Europe (attention c'est pas la même chose que l'Union Européenne!).

Je tiens à m'arrêter quelques instants sur cette expérience. J'ai participé à d'autres séminaires depuis mais aucun n'atteignait une telle perfection d'organisation, de qualité des activités proposées, de défi intellectuel et militant. Sur 85 candidats nous étions 30 à avoir été sélectionné selon notre niveau d'anglais, nos motivations et notre potentiel rôle de disséminateur dans notre pays. J'étais la seule participante française pour ces raisons. J'y ai rencontré un adorable pédé italien, une chercheuse roumaine qui cachait à sa hiérarchie où elle était, un président d'asso de jeunes LGBT kosovar qui payait tout de sa poche, une militante féministe géorgienne, un sublime arménien qui parlait un français délicieux et qui avait participé aux UEEH (Universités d'été Euro-méditerranéennes des Homosexualités) l'an passé, etc etc...
C'est là, entre le 1er et le 4 ème étage du Centre Européen de la Jeunesse de Budapest, parmi cette trentaine de personnages tous uniques et avec qui je partage le souvenir de cette semaine incroyable hors du temps et du monde, que j'ai conversé pour la première fois avec Linda, Monika et Pär. Ceux ci étaient membres de ce qu'on appelle la "Prep Team", l'équipe d'organisation et de préparation de ce séminaire. Est-ce mon irrémédiable attirance pour le pouvoir qui commandait cette sensation que je devais impérieusement me rapprocher d'eux? Honnêtement pour Monika je pense que l'attirance physique a joué énormément, tout comme la présomption que nous avions des choses en commun étant donné, en apparence, la proximité de nos identités de genre. Elle était également en charge du premier projet trans d'ANSO et comme j'étais moi-même très engagée et informée sur les questions trans déjà à l'époque...
Pour Linda et Pär, ce fut plus évident car suite à leur conférence sur l'hétéronormativité et la pédagogie queer, ils m'avaient ensorcelé. Moi qui pensait queer depuis si longtemps toute seule dans mon coin je n'étais tout d'un coup plus seule et on me mettait entre les mains des outils pour le mettre en pratique. Pour une fois je n'étais pas celle qui expliquait qu'il y avait plus de deux genres à l'assemblée; j'étais extatique. Le soir, pendant les repas et dans les chambres, je partageais avec les autres mon état d'euphorie intellectuelle. Pour certains, notamment ceux qui venaient de pays où le climat est particulièrement hostile aux personnes LGBT, ce bouillonnement était mêlé à la sensation palpable, même pour moi, d'un soulagement tranquille. Un type qui venait d'Ukraine et qui ne parlait pas bien l'anglais me transmettait par ses yeux brillants je ne sais quelle sensation de bonheur grave, et en y réfléchissant je me doutais que jamais il ne s'était trouvé dans un espace aussi safe de sa vie; et cela devait durer une semaine.

Je n'eut pas à faire beaucoup d'effort pour me rapprocher de Linda et Pär avec qui j'eu d'emblée de très intéressantes conversations qui approfondissait les conférences. Linda était particulièrement proche de moi, elle aussi présidente de son association, SFQ, fédération nationale des étudiants LGBTQ suédois. Je réfléchissait déjà à cette époque à ma vocation de militante et au fait que d'être présidente d'une asso avait changé et surtout révélé beaucoup de choses en moi, des choses que je chérissais comme le fait d'avoir confiance en moi, d'être travailleuse, d'avoir des objectifs qui me dépassent et une vision qui les desserts.
Linda, elle était présidente de SFQ depuis 3 ans. Elle avait 32 ans et était payée à plein temps pour ce job. ... exactement ce que j'aurai voulu pour le MAG. Je ne suis pas une fervente du professionnalisme des assos. Mais je sais d'expérience que diriger le MAG me prenait un temps et une énergie considérable et a fini par me demander une disponibilité qui allait au final bien au delà des 35h par semaines. Et bien je pensais sincèrement que si j'avais fait le choix de bosser autant c'était avant tout parce que le salaire symbolique était très important, et que je n'avais vraiment besoin de salaire pécuniaire (merci papa) ; être présidente et bosser autant me faisait un tel bien! Néanmoins je voyais le boulot formidable qui était accompli par SFQ au travers du séminaire et je sais qu'une telle qualité se rapporte à une asso où certains membres s'y consacre à plein temps.
Tels sont les sujets que nous avions évoqué ensemble avec Linda, le soir sur la moquette des salles de conférences vides ou du balcon qui donnait sur le magnifique parlement hongrois illuminé. C'est en contemplant celui-ci que je décidais de visiter mes nouveaux amis à Stockholm pendant l'été à l'occasion de l'Europride quelques mois plus tard...
Linda et moi avons gardé le contact sur Facebook et cette semaine de l'Europride à Stockholm fut terrible. J'ai pu voir Linda et Monika, traîner avec elles plus que je ne l'aurais pensé. Je découvrais Stockholm et ses charmes, je visitais les bureaux de SFQ, je rencontrais d'autres membres de cette asso, notamment Camilla, désormais présidente de SFQ, et d'autres encore. Je poursuivais mes longues conversations avec Linda, tant et si bien que lorsqu'elle me serra contre elle pour me dire au revoir le dernier soir, je su ce qu'elle disait à voix haute: elle aussi allait me manquer.
C'est cet été là, en revenant, que l'idée de partir à Stockholm s'imposa.